L’idiot adapté par Kurosawa

Après avoir fait la présentation du film « Le cimetière de la morale » qui peut être une bonne introduction au genre des films yakuza, j’ai choisi de faire la critique d’une adaptation d’un classique de la littérature russe par l’un des maîtres du cinéma japonais. L’idiot de Dostoïevski est une œuvre complexe qui a dû être difficile à mettre à l’écran.

L'idiot
Affiche japonaise du film.

L’idiot

Titre original : hakuchi (白痴)

Genre : Adaptation de roman

Date de sortie (au Japon) :

Durée : 166 minutes

Description : Dans le Japon d’après-guerre, recouvert par les neiges, un simple d’esprit est plongé dans un univers de passions destructrices. Une adaptation du roman de Dostoïevski par l’auteur de « Kagemusha ».

Réalisateur :

Kurosawa Akira (黒澤明)

Film inspiré du roman de :

Casting :

Hara Setsuko est Nasu Taeko
Mori Masayuki est Kameda Kinji, l’idiot
Mifune Toshirô est Akama Denkichi
Shimura Takashi est Ono, le père d’Ayako

Tout d’abord, voici un court résumé du roman d’origine dont les personnages et les décors changent complètement même si l’intrigue est proche. À noter que le film compte peu de personnages contrairement au livre où une dizaine de personnages aux personnalités explosives apparaissent. Voici le début du résumé du livre sur Wikipédia :

Le prince Mychkine est un être fondamentalement bon, mais sa bonté confine à la naïveté et à l’idiotie, même s’il est capable d’analyses psychologiques très fines. Après avoir passé sa jeunesse en Suisse dans un sanatorium pour soigner son épilepsie (maladie dont était également atteint Dostoïevski), il retourne en Russie pour pénétrer les cercles fermés de la société russe, sans sou ni attache, mais avec un certificat de noblesse en poche. Il se retrouve par hasard mêlé à un projet de mariage concernant Nastassia Filippovna.

Une victime qui passe pour un sauveur

Le film n’est pas tout à fait une copie conforme du livre, ce serait d’ailleurs difficilement réalisable puisqu’aucun film ne peut être un copier-coller d’un roman. Un film adapté d’un roman se doit d’apporter une nouvelle vue sur l’histoire et les personnages. C’est précisément ce qu’a réussi le réalisateur, Kurosawa Akira, puisque tout change par rapport au livre d’origine. Le film conte le retour à Hokkaidô après la guerre de Kameda un ancien soldat. L’action prend donc place dans un milieu proche de la Russie sibérienne puisque l’île est connue pour son climat très rude. Kameda rencontre Akama dans le train à qui il explique qu’il a été condamné à mort par erreur pour crimes de guerre à la place d’un autre. Heureusement il a été libéré à temps mais cet évènement l’a rendu idiot d’après ses dires.

Les deux hommes descendent du train à Sapporo, préfecture de l’île d’Hokkaidô, puis passent dans une célèbre rue enneigée de la ville, la ruelle Tanuki. Dans la vitrine d’un photographe est exposée un portrait de Nasu Taeko (那須妙子). C’est le coup de foudre pour Kameda. Commence alors un jeu sous forme de triangle amoureux avec Akama alors que la demoiselle est promise à un homme politique. Kameda sera hébergé chez de lointains parents, la famille Ono, dont l’une des filles, Ayako a des sentiments pour cet homme qui entre dans sa vie. C’est le deuxième triangle amoureux, celui entre Ayako, Kameda et Taeko.

Le triangle amoureux dans l'Idiot de Kurosawa
Le triangle amoureux entre Kameda, Taeko et Akama.

Ce qui marque d’emblée dans le film c’est l’opposition entre dedans (vives expressions des personnages, chaleur, feu) et dehors (neige, vente, silence). Du côté des émotions, le triangle amoureux entraîne une situation où les sentiments ambivalents sont mis en exergue à foison. Le titre des deux parties du film confirme cela :

  • Partie 1 : Amour et souffrance – ai to kunô (愛と苦悩)
  • Partie 2 : Amour et haine – ai to zôo (愛と憎悪)

Une coupure appréciable au vue de la longueur du film (presque 3 heures). Kurosawa souhaitait que le film soit encore plus long au début avec 4h25 de bobine. Le studio Shôchiku – pour lequel c’était son deuxième film – ne fût pas d’accord et le réalisateur coupa certaines scènes.

Kameda semble errer sans but à la fin de la première partie du film dans les paysages enneigés de Hokkaidô. Que cherche t’il ? Cherche t’il vraiment quelque chose ? Il semble qu’il se sente suivit par quelqu’un, peut-être par lui même. Sa maladie reprend alors le dessus. Des chevaux passent, faisant sonner des cloches – symbole de la folie, les transitions entrent les scènes sont coupées de tâches sombres qui oscillent… Rappelons que Kurosawa aurait inspiré George Lucas pour les transitions « à la diapositive » dans Star Wars.

Ce qui frappe tout au long du film est la candeur du personnage de Kameda dont certains éléments ne font qu’accentuer l’effet : la neige, la pâleur de son visage et puis le film en noir et blanc. C’est une idiotie qui relève plus de l’innocence que de l’imbécilité. Ayako fait d’ailleurs remarquer que le cœur de Kameda est pur en blâmant les sourires narquois des membres de sa famille. Les autres fois c’est Kameda qui passe du statut de victime (le gentil idiot) à celui de sauveur en faisant preuve d’empathie plusieurs fois face aux personnages féminins.

Une scène que j’apprécie particulièrement est l’échange de talismans entre les deux hommes. Un échange qui se veut symbolique puisqu’il lie une sorte d’amitié. Lors du dialogue entre les deux personnages la caméra se tourne tour à tour vers chacun des acteurs alors qu’une sorte de carillon se fait entendre comme pour authentifier l’échange qui vient d’avoir lieu. Les deux protagonistes vont ensuite boire le thé chez la mère de Akama, une vieille dame rattrapée également par la folie.

Le livret du coffret DVD (qui contient également les films « Scandale », « Dersou Ouzala » – un film soviétojaponais – et « Madadayo ») rappelle que l’idiot ne vit pas dans un autre monde mais au contraire dans un monde où sa conscience d’être dans un présent post-guerre chaotique est décuplée. C’est en effet un film qui pose des questions via son titre, comment ne pas devenir fou dans ce monde, dans cette société ? C’était une sûrement question légitime à l’époque où le roman a été publié en 1869 et quand l’adaptation est sortie au cinéma en 1951. C’est encore sûrement vrai de nos jours pour celui qui lit ou regarde l’œuvre. Qui a dit heureux les simples d’esprit ?

C’est le premier film de Kurosawa que je présente sur ce blog mais ce n’est pas celui que je conseillerai pour découvrir le réalisateur sauf si vous aimez Dostoïevski ou les films de trois heures. Sachez que Kurosawa s’inspirera plus tard en 1985 d’une pièce de Shakespeare pour l’un de ses films, Ran. Le réalisateur est plutôt connu en occident pour ses films d’époque sur lesquels j’aurais sûrement l’occasion de revenir.

5 thoughts on “L’idiot adapté par Kurosawa”

  1. Outre le fait que j’ai beaucoup aimé « Ran », cet article me donne envie de voir cette autre adaptation de Kurosawa. Il faudrait probablement que je lise le livre au préalable, mais je crois que je blasphémerai en commençant par le film!

    1. Content que tu aies envie de voir le film car c’est seulement ma deuxième critique et ce n’est pas évident d’essayer de prendre du recul sur un film ou un livre. Je pense au contraire que le livre (qui est un pavé de 1000 pages au passage) doit être assez indigeste…

  2. Ah je suis bien du même avis que toi sur le livre! J’ai du mal avec l’écriture de Dostoïevski (ça peut sembler bizarre, mais je la trouve trop froide!). Alors c’est une très bonne chose que tu aies écrit cet article! Il a le mérite de m’avoir donné envie de voir le film 🙂

  3. je connais assez bien ce roman et la difficulté qu’il y;a à l’adapter ;et l’ambiance passionnelle des personnages est assez forte et réussie ;mais cependant j’ai été gèné; parla transposition japonaise et les noms des héros principaux qui ; ajoutés à des physiques si semblables ,font qu’on est un peu perdus dans la trame du roman;

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