Retour sur la démission de Shintarô Ishihara

Le gouverneur de la préfecture-ville de Tôkyô (composée de 23 arrondissements spéciaux) a démissionné, rappelons-le, le jeudi 25 octobre de ses fonctions. Malgré son âge (80 ans), Shintarô Ishihara (石原慎太郎) compte en effet peser dans le paysage politique japonais en créant son propre parti. Celui qui avait participé à la fondation du parti conservateur et nationaliste Tachiagare Nippon (たちあがれ日本 – Debout, Japon) en 2010, souhaite en effet fonder un troisième pôle (nationaliste) au Japon, pays très marqué par le bipartisme. Les temps de parole et débats sont monopolisés par deux partis : le Parti Démocrate du Japon, actuellement au pouvoir depuis qu’il l’a pris en 2009 à l’autre « gros parti » : le Parti Libéral Démocrate qui, lui, régnait sur le pays depuis les années 50 quasiment sans discontinuer (sauf en 1993 quelques mois) comme aiment le ressasser des médias de masse qui font par là-même le jeu du bipartisme.

C’est dans un tel contexte que Ishihara a d’ors et déjà proposé une coopération électorale à d’autres partis de la droite de la droite (conservatrice, nationaliste et néolibérale). Le premier visé est Tôru Hashimoto (橋下徹), le jeune maire de Osaka élu en 2011 et ancien gouverneur de la préfecture de Osaka de 2008 à 2011. Ce dernier après avoir fondé l’organisation Osaka Ishin no Kai (大阪維新の会 – Association pour le redressement de Osaka), dispose maintenant d’un nouvel outil. En effet, Hashimoto est à l’origine de la création de l’organisation Nippon Ishin no Kai (日本維新の会 – Association pour le redressement du Japon), depuis le 12 septembre 2012, qui a non plus une vocation locale à Osaka, mais une vision nationale. Cette association vu l’adhésion de plusieurs parlementaires japonais, ce qui a amené le ministère de l’Intérieur japonais à reconnaître officiellement cette association comme parti national le 28 septembre 2012. Nippon Ishin no Kai est donc le parti le plus plausible pour une union de la droite nationaliste au niveau national puisque Ishihara a également déclaré qu’il souhaitait s’investir dans la politique à l’échelle nationale et non plus à l’échelle de Tôkyô. Cependant, plusieurs points opposent les deux hommes et les programmes de leurs partis respectifs :

  • Hashimoto est pour une participation du Japon au pacte trans-pacifique (TPP) qui est un ensemble de mesures libérales derrière lesquelles se trouvent les États-Unis d’Amérique. Ce pacte viserait à instaurer une concurrence libre et non-faussée au sein de la zone des pays participants. Ce faisant, une grande partie de la population, notamment les agriculteurs, verraient leurs salaires diminuer drastiquement du fait de prix trop bas non rémunérateurs. Ishihara est clairement opposé au TPP.
  • Sur l’énergie nucléaire ensuite ou plutôt sur la sortie du nucléaire (脱原発) comme cela est présenté par de nombreux médias japonais : Hashimoto est pour une sortie progressive d’ici à 2030 et donc pour une réduction de la dépendance du Japon à son égard. Ishihara n’est pas pour la sortie du nucléaire. Il a d’ailleurs déclaré au lendemain de la catastrophe du 11 mars 2011 au large de Sendai ayant déclenché un accident majeur à la centrale de Fukushima que cela n’était qu’une punition divine à l’égard des Japonais.
  • Ces derniers mois, l’un des principaux débats économiques menés au Japon porte sur la taxe sur la consommation. Le Parti Libéral Démocrate s’est engagé à voter avec le Parti Démocrate du Japon la loi sur la hausse de la taxe sur la consommation à condition que ce dernier, au pouvoir, dissolve l’Assemblée nationale pour organiser des élections législatives anticipées (qui auront lieu au plus tard à l’été 2013) et ainsi profiter de la déroute des sociaux-démocrates (sociaux-libéraux, en fait de centre-droit) dans les urnes. Encore une fois, Ishihara est contre cette hausse au même titre que des partis formés récemment tels que le Genzei Nippon (減税日本 – Baisse de taxes au Japon) ou le Kokumin Seikatsu ga Daiichi (国民生活が第一 – La vie du peuple, d’abord), parti fondé par Ishirô Ozawa. Il a claqué la porte du Parti Démocrate du Japon avec cinquante parlementaires sans pour autant se positionner dans des positions marxistes ou se réclamer de l’autre gauche bien que le nom de son parti rappelle « L’humain d’abord » du Front de Gauche. Hashimoto lui, sans surprise quand l’on connaît son côté régionaliste, est pour instaurer une hausse de la taxe sur la consommation régionalement.
  • Un dernier point et pas des moindres : la Constitution du Japon (日本国憲法), adoptée le 3 mai 1947 sous l’égide de l’armée américaine qui comme le souligne à juste titre cette fois-ci Ishihara a été rédigée dans un japonais médiocre sur un coin de table. Dans celle-ci, un article, le neuvième, fait débat puisqu’il impose au Japon de rester pacifique et de ne pas disposer d’armée, autre que des forces d’autodéfense pour certaines missions vitales et humanitaires. Ces dernières ont par exemple été déployées massivement dans le Tôhoku, région au nord-est du Japon, pour aider les rescapés du séisme et du tsunami du 11 mars 2011. Ishihara est clairement en faveur d’une « destruction » de la Constitution actuelle et de l’écriture d’une nouvelle. Cependant, cela n’est pas à mettre en parallèle avec la VIème République revendiquée par le Front de Gauche et d’autres organisations en France. Il s’agit ici de réécrire une Constitution en faveur d’un Japon ancestral, positionnant l’Empereur et son ascendance divine au cœur de l’État japonais, et de supprimer purement et simplement l’article 9 et ainsi rétablir une armée à proprement parler. Pour sa part, Hashimoto s’est prononcé en faveur d’un référendum national pour une révision de la Constitution et en particulier de ce fameux article 9.

Des divergences existent donc entre les organisations nationalistes et révisionnistes du Japon. Et pourtant, les deux personnages évoqués ci-dessus entretiennent déjà une étroite relation qui pourrait aboutir à une réelle union dans un futur proche même si plusieurs membres du Minna no tô (みんなの党 – Votre Parti) ont déclaré que les points communs étaient peu nombreux pour se coaliser. La venue d’un éventuel « troisième pôle » (第三極 – comme le nomme lui-même Ishihara) nationaliste dans le paysage politique japonais ne jouerait pas en faveur de l’autre gauche dans ce pays où les médias de masse sont comme des agences de communication au service des deux partis qui phagocytent à l’heure actuelle les écrans et journaux japonais (le Yomiuri Shimbun étant plutôt du côté du Parti Libéral Démocrate quand le Asahi Shimbun est plutôt au centre). L’autre gauche, la gauche de la gauche ou encore la gauche radicale comme nous la nommons en France est relativement marginalisée au Japon. Elle est principalement représentée par le Parti Communiste Japonais qui comptait 460 000 membres à son 25ème congrès organisé en mars 2010. Le PCJ compte également 9 députés et 6 sénateurs et se distingue de son homologue français par une position radicale en faveur de la sortie du nucléaire tout de suite. L’autre gauche a également vu la venue d’un nouvel acteur à la fin de l’année 2011 puisque les Verts (みどりの党 – Parti Vert ou Greens Japan) qui n’étaient jusque là qu’association se sont constitués en parti politique comptant 60 élus locaux en vue des élections sénatoriales de 2013.


2012-10.31 「第三極でつくる」合流へ加速か? par kigurumiutyuujin

Pour finir, je vous propose une traduction de la déclaration de Manzô Yoshida, membre du Parti Communiste Japonais et ancien candidat à l’élection métropolitaine de Tôkyô en 2007, qui a réagi le jour même à la démission de Ishihara :

石原知事は、小泉改革以来の大型開発優先、社会保障切り下げと弱肉強食の経済政策などを、都政で先行的に進めてきた。都民に犠牲を押し付けるひどい都政をすすめてきた石原氏が、都政を踏み台に国政に臨むことは許されない。

Traduction : Dans sa gouvernance de la métropole de Tôkyô, le gouverneur Ishihara a continué de mettre l’accent sur des politiques économiques austéritaires et la casse de la Sécurité sociale précédées par les mesures de développement d’envergure de l’ancien premier ministre Koizumi. C’est inacceptable que monsieur Ishihara, qui n’a cessé de demander des sacrifices aux citoyen-ne-s tokyoïtes, se soit servi de sa gouvernance comme piédestal pour se mêler des affaires nationales.

同時にいま、都民生活の困難が増しているなかで、社会的弱者はもちろん広く都民を切り捨てる路線のすみやかな転換が求められており、私たちは広範な都民のみなさんとともに、都政を都民本位に変えていく重要な契機としていきたい。

Traduction : Et pendant ce temps, alors que les difficultés de la vie quotidienne des citoyen-ne-s tokyoïtes s’accentuent, nous visons un changement rapide en faveur des plus démunis qui engloberait largement les citoyen-ne-s de la ville. Nous souhaitons saisir cette occasion importante pour concentrer la gouvernance de la ville sur les citoyen-ne-s tokyoïtes avant tout en impliquant le plus grand nombre.

また石原新党について言えば、これまでの自民党政治をなんら変えることなく、極端な憲法否定などタカ派路線と、財界の求める大企業中心の政治・経済路線を、国政で本格的にすすめようとするものであり、国民利益と真っ向から対立する存在になると言わざるを得ない。

Traduction : Pour finir, le nouveau parti de Ishihara ne diffère en rien de la politique du Parti Libéral Démocrate et envisage clairement de continuer à l’échelle nationale d’une part des politiques économiques centrées sur les grosses entreprises du monde de la finance, d’autre part de faire perdurer l’extrême négation de la Constitution qu’ont commencé les « faucons »*. Nous n’avons d’autre choix que de nous opposer radicalement à cela et en faveur des intérêts du peuple.

Parti Communiste Japonais

* Ces faucons désignent le courant radical de plusieurs partis de la gauche ou de la droite japonais appelé Takaha (タカ派 pour « courant des faucons »). Les partis radicaux dans leurs idées ou leurs membres sont parfois rangés dans cette appellation quand les partis conservateurs, plutôt réformistes avec le système et le cautionnant peuvent être rangés dans la catégorie des pigeons ou « Hatoha » (ハト派). Les pigeons souhaitent préserver la Constitution en l’état avec son article 9 pacifique tandis que les faucons y sont fermement opposés. Ce mouvement de protection de la Constitution englobe également la préservation : de la souveraineté populaire, de la liberté de culte, de la neutralité dans les affaires civiles, des droits des jeunes, des droits pour l’égalité femmes-hommes, des droits fondamentaux et de la démocratie.

Source : « Le gouvernement Ishihara démissionne, part en offensive contre la Constitution actuelle et vise un nouveau parti conservateur » (石原都知事が辞職 現憲法を攻撃 保守新党めざす) sur le blog du Akahata, journal organe officiel du Parti Communiste Japonais, le 26 octobre 2012.

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